vendredi 31 juillet 2026


 

Lettre à mes frères

à propos d'un arrière-grand-père

anarchiste et apatride

Mes frères, mes cousines et moi avons tous, dans notre enfance, entendu parler de Nicolas Kieffer, notre arrière-grand-père, sans jamais connaître les détails de sa vie. Tout au plus avons-nous été marqués par la légende familiale selon laquelle la belle-mère de Nicolas ne l’appelait que « le Prussien », car nous croyions savoir qu’il était alsacien, venu s’installer en France après l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Allemagne en 1871. Je dois à Brigitte, qui se reconnaîtra,  d’avoir éveillé ma curiosité, après qu’elle a découvert que Nicolas n’était pas alsacien, mais mosellan. En outre, l’acte de mariage de nos arrière-grands-parents qu’elle a exhumé à cette occasion laissait entrevoir un itinéraire peut-être plus compliqué que ce que nous savions. En effet...

        Nicolas Kieffer est né à Altviller, à une cinquantaine de kilomètres de Metz, le 7 avril 1859 – deux jours après le mariage de ses parents. Son père, Pierre (1811-1872), maréchal-ferrant né comme son épouse, Marie Huth (1826-1860), à Altviller, avait eu deux premiers enfants d’un premier mariage, Georges (1839-1904) et Christine (1846-1908). Nicolas avait moins d’un an quand sa mère est décédée, et 13 ans à la mort de son père. Il était âgé de 11 ans lorsque le département de la Moselle fut annexé à l’Allemagne ; son père n’ayant pas demandé à rester français, toute la famille devint automatiquement de nationalité allemande.

Je n’ai pas de renseignements sur ce que fut sa vie après la mort de son père. Peut-être a-t-il été pris en charge par des proches résidant à Altviller. Selon des notes publiées sur le site de généalogie d’autres descendants de Nicolas (généalogie de Chantal Mesnage), il a accompli entre 1879 et 1882 son service militaire dans l’armée allemande.

On est sûr de sa présence à Paris en 1885, puisque le 2 avril de cette année-là, il se rend à la mairie du XIXe arrondissement de Paris pour déclarer la naissance trois jours plus tôt de sa fille, Rose Kieffer. De même, Nicolas Kieffer déclare en novembre 1887 la naissance d’une deuxième fille, Blanche, toujours dans le XIXe arrondissement. Ces deux actes de naissance ne mentionnent pas l’identité de la mère des enfants, signalée comme « non dénommée ». Il s’agit de Rosalie Bouzon, née en 1851 dans la Drôme, qui avait épousé en 1871 François Lallery, dont elle était semble-t-il séparée lorsqu’elle rencontra Nicolas Kieffer. Séparée, mais non divorcée, car la procédure de divorce qui venait tout juste d’être rétablie en France était d’une telle complexité qu’il était hors de question pour des personnes modestes d’y recourir... et il n’était pas possible non plus de mentionner à l’état-civil la naissance d’enfants « illégitimes ». Cet état d’enfants « sans mère » posera du reste plus tard quelques problèmes quand Blanche Kieffer voudra se marier.

À Paris, où il exerce la profession de menuisier, Nicolas Kieffer s’implante dans le XIXe arrondissement où il semble fréquenter le gratin du milieu anarcho-syndicaliste. On retrouve sa trace dans plusieurs sites consacrés à l’histoire des mouvements sociaux et de l’anarchie, en particulier dans Le Maitron, un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier qui recense de nombreux militants de différents courants socialistes, anarchistes ou syndicaux de 1789 à 1968. Nicolas fait l’objet d’une notice très précise, malgré une énorme erreur sur ses date et lieu de naissance, ainsi que dans le Dictionnaire international des militant.e.s anarchistes, où l’on trouve sa photo de police, et même sur un site catalan (Estel Negre). Il est présenté comme « célibataire, menuisier, anarchiste parisien » ; ce que différents actes d’état-civil et archives judiciaires permettent de confirmer.

Selon ces récits, il s’est signalé dans la capitale en 1889, à l’âge de 29 ans, pour déclarer sa situation d’étranger, et il disparut du paysage parisien cinq ans plus tard. Durant cette période, il a notamment travaillé chez un ébéniste, Eugène Daguenet, qui organisait dans son atelier des réunions plus ou moins clandestines. Selon le récit consacré à ce personnage dans Le Maitron, « les compagnons, avec leurs femmes, y venaient nombreux. On criait "Mort aux bourgeois !", femmes et hommes entonnaient en chœur des chants. Kieffer qui travaillait chez Daguenet était assidu à ces réunions ». Assez vite repéré par la police parisienne, Nicolas Kieffer a été condamné en 1891 à six jours de prison pour « outrages aux agents ». Mais il se trouva engagé dans une affaire beaucoup plus sérieuse deux ans plus tard, lorsque la police le soupçonna d’être un proche d’Auguste Vaillant, condamné à mort et guillotiné pour avoir lancé en 1893 une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des Députés. Poursuivi pour « association de malfaiteurs » (une incrimination qui finit par un non-lieu), incarcéré pendant deux jours en 1894, il fut finalement expulsé de France en juillet 1894. Il quitte Paris en juillet pour une destination inconnue, en abandonnant à leur sort Rosalie Bouzon et leurs deux filles.

Emélie Kieffer en 1956
(d'après un film
de famille réalisé
par Jean Maillard). 


    Je retrouve sa trace à Foug, en Meurthe-et-Moselle, en 1898, sans avoir aucun indice sur son itinéraire durant les quatre ans qui se sont écoulés depuis son expulsion de Paris. Il ne figure pas au recensement effectué dans la commune en 1896 ; mais c’est à Foug que, le 17 septembre 1898, il épouse à 39 ans notre arrière-grand-mère, Marie-Emélie Royer. Âgée de 25 ans, exerçant la profession de couturière, elle est la « fille majeure et naturelle » de Marie Royer, « vigneronne » à Foug. L’acte de mariage révèle que les nouveaux époux «  reconnaissent et veulent légitimer une enfant de sexe féminin, née d’eux le 24 février 1892 à six heures du matin, à Foug, et qui a été inscrite dans nos registres à la même date sous le nom de Royer Marcelle ». En 1892, Nicolas Kieffer se trouvait à Paris... et on peut en déduire que cette « reconnaissance » est en fait une adoption.

Entre 1898 et 1912, Nicolas et Marie-Emélie Kieffer vont avoir huit enfants : Jeanne Marie (1898-1902), Marguerite (1900-1995, notre grand-mère), Gabrielle (1902-1980, « la tante Gaby »), Georges (1904-1947), Louis (1906-1971), Jean (1907-1983), Paul (1910-1949) et Pierre (1912-1963). La famille est mentionnée au 4, rue Marbourg lors du recensement de 1901, puis au 20, rue Notre-Dame... et tout le monde est titulaire, comme le chef de famille, de la nationalité allemande, à l’exception de la grand-mère Marie Royer, qui habite avec la famille jusqu’à son décès en avril 1914. Ce n’est qu’en 1919, après le traité de Versailles, que les Kieffer deviendront français ; on ne sait pas si la belle-mère de Nicolas Kieffer aurait enfin cessé à ce moment d’appeler son gendre « le Prussien ».

Pendant ce temps, à Paris, l’ancienne compagne et les filles de Nicolas Kieffer sollicitent les autorités pour le faire rechercher, afin de permettre à Blanche, encore mineure, de se marier. Le site de généalogie de la branche issue des enfants de Rosalie Bouzon rapporte le témoignage des petits-enfants de Nicolas Kieffer (généalogie de Régine et Francis Guitard-Brigant). L’enquête se limita à interroger ses anciens compagnons de travail, qui attestèrent que personne ne savait ce qu’il était devenu, et un juge de paix réunit un conseil de famille afin de nommer un tuteur habilité à donner son consentement au mariage, célébré le 13 janvier 1906. Il est probable que Nicolas n’en sut jamais rien.

Á Foug, le recensement de 1921 précise que Nicolas Kieffer travaille comme menuisier aux « Carrelages », c’est-à-dire à la Société Anonyme des Carrelages Céramiques qui fut une industrie importante dans la localité. Il est alors âgé de 62 ans. L’année suivante, sa fille Marguerite épouse Lucien Georges Durand (1899-1966), dont la sœur Lucie avait été « chef d’atelier » chez Seiligmann, c’est-à-dire dans l’atelier de la rue de l’Église dont notre grand-mère reprendra la direction.

Nicolas Kieffer est décédé à l’âge de 79 ans, le 21 mai 1938, à Foug. Sa compagne parisienne, Rosalie Bouzon, est morte à Pantin le 1er mai 1919, âgée de 67 ans. Emélie, son épouse, est morte vers 1960.

Metz, 29 mars 2026.



Ce petit travail a été réalisé uniquement avec les ressources d’internet (site Généanet, archives en ligne, sites d’histoire, etc.) et de rares souvenirs familiaux, rappelés avant qu’ils ne se perdent définitivement dans les brumes de l’âge, et pourrait comporter des erreurs, notamment de dates. Pour consulter notre arbre généalogique (en chantier !) :

https://gw.geneanet.org/bdmaillard_w?lang=fr .

Et aussi :

https://maitron.fr/kieffer-nicolas-dictionnaire-des-anarchistes/

https://maitron.fr/daguenet-eugene-carolin-dictionnaire-des-anarchistes/

https://maitron.fr/merigeau-jacques-dictionnaire-des-anarchistes/

https://anarchiv.wordpress.com/2017/12/18/kieffer-nicolas/

https://militants-anarchistes.info/spip.php?article14469

Site catalan Estel Negre : https://www.estelnegre.org/qui.html

lundi 27 janvier 2025

 

Octopode et le vieil homme

On n’est jamais tout à fait seul. Les lieux et les circonstances les plus propices au tête-à-tête avec soi-même sont profanés sans vergogne. Hier matin, la cérémonie pourtant immuable de la douche a contraint le vieil homme à se comporter de façon héroïque, alors que rien ne l’avait jamais prédisposé à des conduites épiques. Oui : il n’était pas seul dans la cabine vitrée ; un petit monstre à huit pattes, dont le nom seul suffit à nous épouvanter, a tenu à partager avec lui ces moments généralement consacrés au chant.

Immobile, près de la grille d’aération, planifiant sans aucun doute une attaque imminente et cruelle, la créature le fixait de ses grands yeux injectés de sang. Quand il l’aperçut, la mélodie qu’il venait d’entonner – Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive...s’interrompit brusquement. L’homme se figea, stupéfait, pétrifié, horrifié, le savon dans la dextre et la pomme de douche dans la senestre. La bête sembla hésiter. Il l’entendit nettement ricaner et la vit démarrer, de toute la force de ses huit pattes, vers le coin opposé du plafond. Mâchoire et orteils crispés, il tenta de respirer et l’instinct du guerrier qui, de toute sa longue vie, ne s’était jamais manifesté en lui lui inspira le geste salvateur. D’un mouvement habile du poignet, sans toutefois laisser son bras entamer un trop démonstratif moulinet qui aurait alerté le monstre, il dirigea le jet d’eau chaude vers le ciel, de façon à barrer la route à l’agresseur. Stratégie géniale ! Qui l’immobilisa illico ; et vint aux lèvres du vieillard le triomphe de Judas Macchabée – Chants de victoire, enflammez nos cœurs !

Mais pourrait-il longtemps poursuivre ses ablutions sous la surveillance de ce féroce intrus dont il ne savait rien ? Au fait, est-ce une fille ou un garçon ? Il n’avait plus d’assez bons yeux pour le déterminer. Sans doute aurait-il préféré que ce fût un gars, avec l’espoir d’instaurer une sorte de camaraderie. Que lui veut-il, en réalité ? L’homme pourra-t-il maintenir l’animal à distance avec sa lance à eau assez longtemps pour sortir la tête haute de cette cabine infernale ?

Le voilà qui tente une nouvelle attaque ! A moins qu’il ne se replace au centre que pour essayer de pactiser ? Après tout, souffla une voix intérieure, il ne t’a pas vraiment agressé depuis le début de ce terrible huis clos. Et s’il était tout simplement là par accident, pour se chauffer un peu ? Tout en se frictionnant, l’air indifférent, le vieil homme s’apaisait doucement et commençait à s’accoutumer à cette silencieuse compagnie. Courez, courez, Vite si vous le pouvez, Jamais, jamais vous ne la rattraperez…

Ce matin, Octopode n’est plus là. Et aucun chant n’a accompagné la douche quotidienne.

25 janvier 2025

lundi 5 février 2024

 

MODESTE CONTRIBUTION

POUR UNE IMPROBABLE ORAISON FUNÈBRE


Un long article dans le journal local nous apprend, le 3 février, le décès de Pierre Raffin, « homme de Dieu » de son métier et, entre le XXe et le XXIe siècles, évêque de Metz durant 26 ans. Avec délicatesse, on nous révèle que « son esprit d'ouverture avait aussi ses limites ». On peut dire ça comme ça... Bien avant les « réseaux sociaux » par lesquels le journal semble avoir appris les colères de Monseigneur contre l'avortement et le mariage pour tous, somme toute incluses dans la fiche de poste des curés, le bon M. Raffin avait, dès les années quatre-vingt, largement fixé les « limites ». Les vieux cathos mosellans se rappellent avec amertume ses premières mesures : suppression des cérémonies pénitentielles pour en revenir aux confessions individuelles, rejet de l’œcuménisme défendu notamment par l’écrivain Roger Bichelberger et le mouvement « Croyants en liberté », reprise en main des mouvements scouts... Etc. ! Manifestement, Pierre Raffin avait reçu la mission de rétablir l'ordre dans le diocèse, après le fructueux et joyeux ministère de son prédécesseur Paul-Joseph Schmitt. Le nouvel évêque, appuyé, dit-on, par le très orthodoxe cardinal Lustiger, n'était pas du genre à courir sur le terrain aux côtés des ouvriers en lutte du côté de Longwy !

Tout cela, me dira-t-on, est de peu d'importance puisque cela ne concerne que les cathos entre eux, qui ont bien le droit de se disputer sur le sexe des anges tant qu'ils fichent la paix au monde à l'entour. Mais en Moselle, l’Église catholique pèse encore lourdement sur la vie publique, et bien plus encore à la fin du XXe siècle qu'aujourd'hui. On vit un jour la propre sœur de l’évêque prendre place à la table du conseil municipal, avec la bénédiction du maire Jean-Marie Rausch. Et la toute première action du jeune évêque Raffin consista à interdire les fécondations in vitro à l'hôpital Sainte-Croix – un hôpital participant au service public de santé mais contrôlé par une congrégation religieuse.

Se souviendra-t-on, ce jeudi lors des obsèques solennelles de Monseigneur dans sa cathédrale, de son « esprit d'ouverture » si particulier ? Le maire actuel, qui ne manquera pas de participer à ce rituel, les croyants et les bénis oui-oui prieront-ils pour tous les couples privés d'enfants par le fanatisme du défunt ? Ite, missa est !

vendredi 19 janvier 2024

LA COMÉDIE MESSINE



Ancien maire de Metz, Jean-Marie Rausch est mort le 4 janvier 2024. Comme il n'y a pas de raison que je sois le seul à ne pas verser une larme de crocodile après que cet archétype du notable provincial a passé l'arme à gauche - à gauche, mais oui, ça a dû lui faire de l'effet ! -,  je vous offre ma petite contribution historico-rigolarde. Promenons-nous dans la ville, entre la rue Serpenoise et la rue des Clercs. Passage Marguerite-Puhl-Demange, là où la famille du fondateur du journal local possédait de juteuses propriétés immobilières.

Levons les yeux, observons les fresques en céramique qui n'en finissent plus de se ternir juste sous les fenêtres des actuels et discrets bureaux du journal. Et lisons ce livre d’images réalisé en 1986 par le peintre messin Pierre Koppe (1931-2016)... En huit panneaux, voilà une fresque balzacienne de la bourgeoisie messine de la fin du XXe siècle, plus vraie que nature. Regardez bien : vous allez découvrir là le conseil municipal derrière son maire, drapé de bleu-blanc-rouge ; un peu plus haut, sous l'ancien rond rouge RL, mais oui !, ce sont nos bons maîtres, Claude et Marguerite, qui règnent sur leur petit royaume. Et, là... Retrouvez les rotatives du journal, celles-là mêmes que le Crédit Mutuel a envoyées à la casse après que Claude Puhl a lâché l'affaire pour une (somptueuse) poignée de dollars. Et dans un autre coin, oui, c'est bien monseigneur l'évêque que l'on repère...

Cherchez encore, vous retrouverez les gros commerçants, peut-être un président de club de foot, les notables ventrus et satisfaits, et tout ce petit monde ravi de se trouver ainsi immortalisé au cœur de son marigot. J'ai toujours été fasciné par cette auto-célébration dont je ne peux pas croire que l'artiste l'ait réalisée sans une certaine dérision. Tous ces braves gens se retrouvent aujourd'hui, sans leurs valets et sans leurs coffres-forts, à goûter les pissenlits par la racine... et leurs œuvres voguent déjà vers l'oubli.

lundi 4 décembre 2023

Jacques Vallet, pour la bonne cause

Photo Philippe DOBROWOLSKA.
Écrivain, poète et journaliste, Jacques Vallet est mort le 15 novembre 2023. Parce qu'il a grandi dans le même bourg que moi, parce que je le suivais discrètement depuis mon adolescence – on me l'avait fait découvrir par son recueil de poèmes Les Chiens de la nuit –, parce que son humour et son impertinence au micro des "Papous dans la tête" de France Culture m'épataient... j'étais allé le rencontrer, en janvier 2015, dans son antre parisien, dans le XXe arrondissement. Un souvenir éblouissant.

Et pour le plaisir, je retrouve un petit billet qu'il m'avait inspiré, ou plus exactement qu'il avait inspiré à Marie Renaud, quelques semaines plus tard, en pleine campagne des élections départementales.


Causes à débattre

Enfin, une cause à défendre dont on n’a pas encore les oreilles rebattues. L’excellent Jacques Vallet, qui n’a pas pour seul mérite d’être de naissance lorraine, a battu le rappel l’autre dimanche sur les ondes de France Culture. Ce romancier, critique de théâtre et fin connaisseur de l’art du jeu de mots, dont le talent nous fut rappelé dans une récente livraison de 7 Hebdo, vient de se jeter à corps (et à cor) perdu dans la sauvegarde de nos layons, bermes et autres trimards. Jacques Vallet, alias Antoine des Pas-Perdus, est, a-t-il annoncé au cours de l’émission Des Papous dans la tête, le fondateur et le président de l’association SOS Sentiers battus. Parce que, a-t-il expliqué, il n’en peut plus de « voir ces pauvres sentiers qui autrefois reposaient en paix dans la nature piétinés, défoncés, pilonnés ».

Il était temps, et s’il faut ester en justice pour venir à bout de ces violences infligées à nos malheureux sentiers battus, il estera ! Sortir des sentiers battus, voilà la priorité des priorités, car – ainsi qu’a renchéri dans la foulée le non moins excellent Lucas Fournier –, « l’essentiel, c’est que ça marche ».

Non seulement cette noble démarche permet à Jacques Vallet de rejoindre l’innombrable cohorte de nos compatriotes présidents de quelque chose, mais encore elle nous encourage à lancer de nouveaux combats, tous plus légitimes les uns que les autres. Assez de sentiers battus ? Oui, mais sauvons aussi les rappels, que l’on bat à tout propos. Et que faire pour ces chiens, battus dès qu’on s’intéresse à leurs yeux? Idem, publions de toute urgence au Journal officiel les statuts de SOS Cartes battues, surtout que celles-ci sont généralement rebattues en un temps record (à battre). Et le fer, martyrisé dès qu’il est chaud, n’en a-t-on donc rien à battre ?

Il paraît qu’ayant ouï France Culture, les supporteurs du club de football de Metz ont décidé, à leur tour, de fonder SOS Equipe battue. Quant aux candidats et candidates aux élections départementales de ce dimanche, la moitié d’entre eux va étoffer le bataillon des battus à sauver du désespoir. Associons-nous pour leur remonter le moral et les entraîner sur de nouveaux chemins, Que nous parcourrons tous ensemble, derrière la casquette de marin de Jacques Vallet, le cœur battant !

Marie RENAUD

(7 Hebdo, supplément dominical du Républicain Lorrain,  29 mars 2015).


jeudi 5 janvier 2023

 

Pour mon ami l'éditeur Guy-Joseph Feller, j'ai dépoussiéré cette petite chronique écrite en 2015 pour l'ouvrage "Le droit local tel qu'ils le vivent", sous la direction de Bernard Zahra (éd. Mettis). Il se retrouve ainsi dans le n° 5 de l’excellent mook "Paroles".

 

Du bonheur d'être mosellan

Jœuf, Meurthe-et-Moselle, 20 avril 1984. « Désolé, mon grand, ton courrier s'arrêtera à Audun-le-Tiche. Là-bas, ils font le Vendredi saint. » C'est pas vrai, j'avais oublié... Il faut dire que c'est mon premier week-end de Pâques depuis que j'ai été embauché en Lorraine, et que les Ardennes où j'avais fait mes classes ne m'ont pas habitué aux bizarreries d'ici.

En ce temps-là, internet et même le fax n'étaient encore que des rêves de savants fous. Les journalistes dispersés dans la zone de diffusion du grand quotidien régional envoyaient leur copie et leurs rouleaux de films dans des enveloppes « hors sac » confiées aux chauffeurs des Rapides de Lorraine. Mais ce vendredi-là, je devrai moi-même foncer jusqu'à Metz, Moselle, au volant de ma vieille 204... Tout ça parce qu'en Palestine, presque deux mille ans plus tôt, un hippie iconoclaste est mort sur la croix et que les Mosellans, depuis qu'ils sont redevenus français, narguent les autres Lorrains en s’octroyant un super pont pascal.

Bon, concédai-je avec bienveillance, après tout, s'ils peuvent s'offrir ça, grand bien leur fasse ! D'ailleurs, bientôt muté en Moselle, de l'autre côté de l'ancienne frontière, je commençais à me couler doucement dans les coutumes locales.

Quoique... « Quelle religion ? » Ça, ce fut le jour où j'allai inscrire mes enfants à l'école publique. Blasée, la directrice ne s'offusqua pas de mon furtif froncement de sourcils – juste le temps de me rappeler que tant que je voudrais continuer à jouir du bonheur d'être messin, il n'y aurait pas de raison que ma descendance échappât au statut scolaire local. Cette arête-là fut un peu plus difficile à avaler.


Cependant, je m'aperçus vite que mes naïfs étonnements laissaient de marbre mon entourage, collègues ou voisins, à qui ces règles d'exception paraissaient parfaitement légitimes. Incapable de renoncer à l'idéal laïque et républicain de mon enfance, je tentai d'examiner sereinement la situation. Et je pus même trouver qu'elle pouvait avoir du bon, surtout lorsqu’on m'invita à poser une récupération pour avoir eu la bonté de travailler un 26 décembre.

En creusant un peu, je dus bien admettre, en coiffant petit à petit une casquette syndicale, qu'on pouvait tirer quelques heureuses conséquences d'un certain nombre de particularités alsaco-mosellanes.

Tout de même, pour l'arrière-petit-fils d'un « optant » qui, vers 1871, avait quitté père, mère et amis de son village d'Altviller, en Moselle annexée au Reich, pour trouver asile et travail aux usines de Foug, Meurthe-et-Moselle, France (1), ces histoires entremêlées de droit local, de concordat, de régime complémentaire ont toujours eu quelque chose d'exotique. J'ose : d'anachronique.

 

À Strasbourg, on se flatte d'habiter une capitale européenne. À Metz, on vénère Robert Schuman. Mais dans ces pays de frontière aux sillons abondamment abreuvés d'un sang dont la couleur est la même, que le casque s'orne ou non d'une pointe, on continue à se gargariser de « particularismes », d' « identité » – avec un petit je-ne-sais-quoi de compassion pour ces Français de l'intérieur qui n'y comprendront jamais grand-chose !

Et puis, l'âge venant, bien installé sur les rives de la Moselle, l'oreille progressivement formée à quelques accents quasi-teutoniques... on finit par s'y faire, à ces bizarreries. À les intégrer, à y trouver quelque intérêt, à leur donner du sens. On irait presque imaginer, contre l'évidence, un rapport entre la loi d'Empire, le concordat, le régime local de Sécurité sociale et le fait que, durant la nuit pascale, des lapins pas très catholiques évincent les cloches de Rome.

Puisque tout cela n'est pas près de finir, laissez-moi rêver que c'est un petit léporidé pondeur d’œufs en chocolat qui a bloqué en 1984 le hors sac du journaliste, et que de la source de la Fensch au Sundgau, des contrées où l'on entend encore un peu le francique jusqu'aux terres de l'alémanique, ce fichu droit local, avec ses querelles, ses détracteurs et ses croisés, serait un repère dans un Hexagone qui a réduit ses régions en charpie et dans une Europe qui perd la boussole ! Et tant qu'à faire, peut-être viendra le jour où les Alsaciens et les Mosellans s'accorderont pour faire cadeau à l'ensemble des Français du régime local de Sécurité sociale des trois départements de l'Est... et obtiendront enfin, dans le même élan, le bénéfice de la laïcité et de la séparation des Églises et de l’État ? J'ai fait un rêve !

 Guy-Joseph nous a quittés le 3 février 2025. Nous lui  conservons toute notre reconnaissance.

(1) En réalité, j'ai appris depuis que l'histoire de mon arrière-grand-père était beaucoup plus originale et instructive. C'est une histoire que je raconte par ailleurs.

lundi 12 avril 2021

Ramadan

 
A toutes et tous,  heureux et paisible Ramadan.
 
Que ce temps de renouveau favorise la concorde et la tolérance, l'estime et l'amitié, la paix et le repos.
 
Que Dieu, Allah et Jéhovah, Abraham, Mahomet, Jésus de Nazareth et Baha'u'llah, les anges déchus et les Sept Archanges, s'ils peuplent les cieux infinis, pactisent enfin et nous envoient la lumière et la sagesse. Et s'ils ne sont que rêves, fantasmes ou opium du peuple, qu'ils cèdent la place à la raison, à l'entente universelle et au désintéressement général.
 
A toutes et tous, heureux et paisible Ramadan !