Lettre
à mes frères
à propos d'un arrière-grand-père
anarchiste et apatride
Mes frères, mes cousines et moi avons tous, dans notre enfance, entendu parler de Nicolas
Kieffer,
notre arrière-grand-père, sans jamais connaître les détails de
sa vie. Tout au plus avons-nous été marqués par la légende
familiale selon laquelle la belle-mère de Nicolas ne l’appelait
que « le Prussien », car nous croyions savoir qu’il
était alsacien, venu s’installer en France après l’annexion de
l’Alsace-Moselle par l’Allemagne en 1871.
Je dois à Brigitte, qui se reconnaîtra, d’avoir éveillé ma curiosité, après qu’elle
a découvert que Nicolas n’était pas alsacien, mais mosellan. En
outre, l’acte de mariage de nos arrière-grands-parents qu’elle a
exhumé à cette occasion laissait entrevoir un itinéraire peut-être
plus compliqué que ce que nous savions. En effet...
Nicolas
Kieffer est né à Altviller, à une cinquantaine de kilomètres de
Metz, le 7 avril 1859 – deux jours après le mariage de ses
parents. Son père, Pierre (1811-1872), maréchal-ferrant né comme
son épouse, Marie Huth (1826-1860), à Altviller, avait eu deux
premiers enfants d’un premier mariage, Georges (1839-1904) et
Christine (1846-1908). Nicolas avait moins d’un an quand sa mère
est décédée, et 13 ans à la mort de son père.
Il était âgé de 11 ans lorsque le département de la
Moselle fut annexé à l’Allemagne ; son père n’ayant pas
demandé à rester français, toute la famille devint automatiquement
de nationalité allemande.
Je
n’ai pas de renseignements sur ce que fut sa vie après la mort de
son père. Peut-être a-t-il été pris en charge par des proches
résidant à Altviller. Selon des notes publiées sur le
site de généalogie d’autres
descendants de Nicolas
(généalogie
de Chantal Mesnage),
il a accompli entre 1879 et 1882 son service militaire dans l’armée
allemande.
On
est sûr de sa présence
à Paris en 1885, puisque
le 2
avril
de cette année-là, il se rend à la mairie du XIXe
arrondissement de
Paris pour
déclarer la naissance trois jours plus tôt de sa fille, Rose
Kieffer. De
même, Nicolas Kieffer déclare en novembre 1887 la naissance d’une
deuxième fille, Blanche, toujours dans le XIXe
arrondissement. Ces deux actes de naissance ne mentionnent pas
l’identité
de la mère des enfants, signalée comme « non
dénommée ».
Il s’agit de Rosalie Bouzon, née
en 1851 dans la Drôme, qui avait épousé en 1871
François
Lallery,
dont
elle était semble-t-il séparée lorsqu’elle rencontra Nicolas
Kieffer. Séparée, mais non divorcée, car la procédure de divorce
qui venait tout juste d’être rétablie en France était d’une
telle complexité qu’il était hors de question pour des personnes
modestes d’y recourir... et il n’était pas possible non plus de
mentionner à l’état-civil la naissance d’enfants
« illégitimes ». Cet état d’enfants « sans
mère » posera du reste plus tard quelques problèmes quand
Blanche Kieffer
voudra
se marier.
À
Paris, où il exerce la profession de menuisier, Nicolas Kieffer
s’implante dans le XIXe
arrondissement où il semble fréquenter le gratin du milieu
anarcho-syndicaliste. On
retrouve sa
trace dans plusieurs
sites consacrés à l’histoire des mouvements sociaux et de
l’anarchie, en particulier dans
Le
Maitron,
un
dictionnaire
biographique du mouvement ouvrier
qui recense de nombreux militants de différents courants
socialistes, anarchistes ou syndicaux de
1789 à 1968. Nicolas
fait l’objet d’une notice très précise, malgré une énorme
erreur sur ses date et lieu de naissance,
ainsi
que dans le
Dictionnaire
international des militant.e.s anarchistes,
où l’on trouve sa photo de police, et
même sur un site catalan (Estel
Negre).
Il est présenté comme « célibataire,
menuisier, anarchiste parisien » ;
ce que différents actes d’état-civil et
archives judiciaires
permettent
de confirmer.
Selon
ces récits, il s’est signalé dans la capitale en 1889, à l’âge
de 29 ans, pour déclarer sa situation d’étranger, et il disparut
du paysage parisien cinq ans plus tard. Durant cette période, il a
notamment travaillé chez un ébéniste, Eugène Daguenet, qui
organisait dans son atelier des réunions plus ou moins clandestines.
Selon le récit consacré à ce personnage dans Le Maitron,
« les compagnons, avec leurs femmes, y
venaient nombreux. On criait "Mort
aux bourgeois !",
femmes et hommes entonnaient en chœur des chants. Kieffer
qui travaillait chez Daguenet était assidu à ces réunions ».
Assez vite repéré par la police parisienne, Nicolas Kieffer a été
condamné en 1891 à six jours de prison pour « outrages aux
agents ». Mais il se trouva engagé dans une affaire beaucoup
plus sérieuse deux ans plus tard, lorsque la police le soupçonna
d’être un proche d’Auguste Vaillant, condamné à mort et
guillotiné pour avoir lancé en 1893 une bombe dans l’hémicycle
de la Chambre des Députés. Poursuivi pour « association de
malfaiteurs » (une incrimination qui finit par un non-lieu),
incarcéré pendant deux jours en 1894, il fut finalement expulsé de
France en juillet 1894. Il quitte Paris en juillet pour une
destination inconnue, en abandonnant à leur sort Rosalie Bouzon et
leurs deux filles.
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Emélie Kieffer en 1956 (d'après un film de famille réalisé par Jean Maillard).
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Je
retrouve sa trace à Foug, en Meurthe-et-Moselle, en 1898, sans avoir aucun indice sur son
itinéraire durant les quatre ans qui se sont écoulés depuis son
expulsion de Paris. Il ne figure pas au recensement effectué dans la
commune en 1896 ; mais c’est à Foug que, le 17 septembre
1898, il épouse à 39 ans notre arrière-grand-mère, Marie-Emélie
Royer. Âgée de 25 ans, exerçant la profession de couturière,
elle est la « fille majeure et naturelle » de
Marie Royer, « vigneronne » à Foug. L’acte de mariage
révèle que les nouveaux époux « reconnaissent
et veulent légitimer une enfant de sexe féminin, née d’eux le 24
février 1892
à six heures du matin, à Foug, et qui a été inscrite dans nos
registres à la même date sous le nom de Royer Marcelle ».
En 1892, Nicolas Kieffer se
trouvait à Paris... et on peut en déduire que cette
« reconnaissance » est en fait une adoption.
Entre
1898 et 1912, Nicolas et Marie-Emélie Kieffer vont avoir huit
enfants : Jeanne
Marie
(1898-1902),
Marguerite
(1900-1995, notre grand-mère), Gabrielle (1902-1980, « la
tante Gaby »), Georges (1904-1947),
Louis (1906-1971), Jean (1907-1983), Paul (1910-1949) et Pierre
(1912-1963). La
famille est mentionnée au 4, rue Marbourg lors du recensement de
1901, puis
au 20, rue Notre-Dame...
et tout le monde est titulaire, comme le chef de famille, de la
nationalité allemande, à l’exception de la grand-mère Marie
Royer, qui
habite avec la famille jusqu’à son décès en avril 1914.
Ce n’est qu’en 1919, après le traité de Versailles, que les
Kieffer deviendront français ; on ne sait pas si la belle-mère
de Nicolas Kieffer aurait
enfin
cessé à ce moment d’appeler son gendre « le Prussien ».
Pendant
ce temps, à Paris, l’ancienne compagne et les filles de Nicolas
Kieffer sollicitent les autorités pour le faire rechercher, afin de
permettre à Blanche, encore mineure, de se marier. Le
site de généalogie de la branche issue des enfants de Rosalie
Bouzon rapporte le témoignage des petits-enfants de Nicolas Kieffer
(généalogie
de Régine et Francis Guitard-Brigant).
L’enquête se limita à interroger ses anciens compagnons de
travail, qui attestèrent que personne ne savait ce qu’il était
devenu, et un juge de paix réunit un conseil de famille afin de
nommer un tuteur habilité à donner son consentement au mariage,
célébré
le 13 janvier 1906.
Il est probable que Nicolas n’en sut jamais rien.
Á
Foug, le recensement de 1921
précise que Nicolas Kieffer travaille comme menuisier aux
« Carrelages », c’est-à-dire à la Société
Anonyme des Carrelages Céramiques qui fut une industrie importante
dans la localité. Il est alors âgé de 62 ans. L’année suivante,
sa fille Marguerite épouse Lucien Georges Durand
(1899-1966),
dont la sœur Lucie avait été « chef d’atelier »
chez Seiligmann, c’est-à-dire dans l’atelier de la rue de
l’Église dont notre grand-mère reprendra la direction.
Nicolas
Kieffer est décédé à
l’âge de 79 ans, le 21
mai 1938, à Foug. Sa
compagne parisienne, Rosalie Bouzon, est morte à Pantin le 1er
mai 1919, âgée de 67
ans. Emélie,
son épouse, est morte vers
1960.
Metz,
29 mars 2026.
Ce
petit travail a été réalisé uniquement avec les ressources
d’internet (site Généanet, archives en ligne, sites d’histoire,
etc.) et de rares souvenirs familiaux, rappelés avant qu’ils ne se
perdent définitivement dans les brumes de l’âge, et pourrait
comporter des erreurs, notamment de dates. Pour consulter notre arbre
généalogique (en chantier !) :
https://gw.geneanet.org/bdmaillard_w?lang=fr
.
Et aussi :
https://maitron.fr/kieffer-nicolas-dictionnaire-des-anarchistes/
https://maitron.fr/daguenet-eugene-carolin-dictionnaire-des-anarchistes/
https://maitron.fr/merigeau-jacques-dictionnaire-des-anarchistes/
https://anarchiv.wordpress.com/2017/12/18/kieffer-nicolas/
https://militants-anarchistes.info/spip.php?article14469
Site
catalan Estel Negre : https://www.estelnegre.org/qui.html