dimanche 2 août 2026

A Stenay, dans la Meuse, on appelle cette petite route au milieu des champs le chemin des Allemands, depuis la Première Guerre mondiale. Surplombant légèrement la ville et la vallée, ce fut un site parfait pour observer la dernière éclipse de soleil du XXe siècle  vingt-sept ans et un jour tout juste avant celle de 2026. Ce jour-là, promeneur solitaire et impatient, mon père se joignit à des centaines de curieux. Trois pages d'un texte au lyrisme émouvant, retrouvé au milieu de notes éparses, témoignent de l'émotion qui saisit alors tous ces témoins...


« Merci, oh merci ! »


Mercredi, 11 Août 1999.

Depuis dimanche, on se préparait à la déception annoncée : après une longue période de chaleur caniculaire et d’inaltérable ciel bleu, le vent, d’ailleurs faible, tournait à l’Ouest poussant, après quelques averses diluviennes de brefs orages, des chapelets de perturbations atlantiques. Ainsi disait l’homme de la météo. Et il ne se trompait pas.

C’est pourquoi en cette fin de matinée, sur le chemin des Allemands traversant la campagne, attendaient, immobiles, des groupes de gens inquiets, silencieux, le nez en l’air sous de sombres nuages. Des Belges, des Hollandais, des Danois, des Méridionaux aussi. Il y en avait plein la ville et même les champs depuis la veille, attirés par la curiosité dans notre « bande de curiosité ». Anxiété, impatience...

Et puis, vers onze heures et demie, le léger souffle de Nord-ouest amène des taches plus claires entre les nuages. Même, on aperçoit d’ici les tours de l’église au soleil tandis que monte de la ville une clameur joyeuse de mille voix rassurées. Mais le trou bleu n’avance guère et de jeunes Belges, non loin de moi, se lamentent, supplient, menacent tout ensemble la lune, le soleil, le nuage gris et lourd... qui finit pas glisser, nous inondant de lumière et de tiédeur ! Vite, les lunettes !

On n’y voit d’abord rien, que ses propres yeux reflétés, puis, nettement, le cercle blanc, bien petit, que commence à mordre la Lune, en haut à droite. Magnifique. Quelques exclamations fusent, mais on retient son souffle et une sorte de recueillement attentif et avide s’installe. Las ! Tout disparaît : il subsiste des flocons blancs et vaporeux que le vent farceur promène dans le ciel... Dans leurs intervalles les lunettes permettent de saisir et de mieux apprécier peut-être les étapes du spectacle : le superbe croissant de lumière qui s’amenuise par degrés. Plus de nuage maintenant et un simple trait éclatant et courbe qui se fond subitement en une dernière étincelle : plus rien ! Peut-être faut-il penser à ôter les fameuses lunettes... et c’est le miracle : un splendide anneau d’argent suspendu dans l’ombre entourant un trou bien rond, d’un noir profond, une espèce d’anti-soleil angoissant dont on ne peut détacher le regard.

Il faut le faire, pourtant : on se trouve alors plongé dans un monde inconnu, paysage familier et méconnaissable, dans un crépuscule de gris cendré, ici un peu mauve, là-bas plus verdâtre, sous des nuées sombres aux reflets d’ocre et de roux. Rêve, cauchemar, magie ? On n’a pas le temps d’y songer : un éclat de lumière surgit. Vite, les lunettes : le fil de clarté reparaît en courbe inverse, s’élargit en croissant tandis que le paysage retrouve subitement ses couleurs rassurantes malgré des tourbillons de vent vif et froid tout-à-fait inattendu. Le voile blanc peut recouvrir le ciel maintenant : nous l’avons vue, l’éclipse, mieux : nous l’avons vécue. Car il me semble impossible de résister, insensible, à un tel événement, à un tel tourbillon de sensations et de sentiments.

J’ai attendu une semaine avant d’écrire ces impressions par crainte de céder, sur le moment, à un excès d’enthousiasme et j’essaie aujourd’hui de peser mes mots.

Attente, impatience, anxiété, plaisir, joie profonde, surprise totale (malgré les récits entendus), secondes d’effroi et d’égarement, silence absolu et cris de cœur, émerveillement enfin devant le spectacle des mondes.

Mes jeunes voisins belges en sont l’image parfaite : lorsque l’anneau d’argent leur est apparu, avant même que je l’aperçoive, dansant et sautant ils criaient : « Oh, ça y est : je "la" vois ! Merci, oh merci ! »

Cette sorte d’action de grâce (à qui ? Au vent propice, à la nature, à l’horloger céleste ?...), je n’en étais pas loin non plus.

Jean Maillard.

 

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