samedi 2 juillet 2016

Je suis... ailleurs

« Je suis Paris », « Je suis Bruxelles »… Mais on n’a pas beaucoup vu fleurir « Je suis Istanbul ». Encore moins « Je suis Djakana », ce village du nord du Cameroun où Boko Haram vient d’ajouter onze morts aux 20 000 victimes dont il serait responsable depuis 2009. « Je » n’est pas non plus Kaboul, qui pleure vingt-sept jeunes policiers assassinés.
Le sang versé dans les contrées lointaines serait-il moins coté que les vies fauchées dans les capitales d’Europe ? La maire de Paris a secoué notre mortelle indifférence en faisant illuminer la tour Eiffel aux couleurs de la Turquie, rappelant que le fanatisme « doit nous trouver unis et sûrs de nos valeurs, face à ceux qui n’en ont aucune ». L’initiative n’a soulevé un enthousiasme délirant ni dans le monde politique ni dans la blogosphère paralysée par la réputation du gouvernement d’Ankara – comme si le césarisme d’Erdogan pouvait légitimer la violence contre ceux qui n’en peuvent mais.
Et le Cameroun… Quoi, le Cameroun ? D’accord, on se désole pour cet Etat dont les frontières septentrionales sont dévastées par les attaques d’illuminés obsédés par les femmes, l’alcool et les mécréants. Mais il est si loin, ce pays où pourtant l’on parle français et où le groupe Bolloré fait travailler 7 000 personnes ! Quant à l’Afghanistan, n’en parlons même pas, nous avons bien trop de mauvais souvenirs du bourbier dans lequel se sont enferrées les armées occidentales.
Passons vite. L’exode vers (peut-être) le soleil commence ce week-end. Les terroristes sont priés de continuer à massacrer ailleurs, pour nous laisser terminer dans la joie l’Euro et le vote de la loi Travail, et lancer de même le Tour sur les routes de France. Mortelle indifférence... Sommes-nous si fatigués qu’il ne nous est plus possible de partager la douleur ?
Bernard MAILLARD.
 (Editorial du Républicain Lorrain du 1er juillet 2016.)

Sur les Britanniques et l'Europe


Finalement, je n'ai rien à retirer à cet éditorial du Républicain Lorrain du 16 avril.

Malentendu

Qui a peur du Brexit ? Les grands argentiers, les banquiers, les multinationales. Il paraît que l’autre jeudi, pendant le sommet franco-allemand de Metz, Angela Merkel et François Hollande ont préparé la mobilisation de la Banque centrale afin de prévenir les effets d’une chute de la livre sterling, au cas où les Britanniques décideraient d’ériger une digue entre Douvres et Calais. De son côté, Christine Lagarde, au nom du Fonds monétaire international, évoque « un risque sérieux pour la croissance mondiale ».

Que le Royaume-Uni, dont le taux de croissance s’est chiffré à 2,5 % l’an dernier, joue avec les nerfs des financiers n’est pas très nouveau. En 1973 déjà, il considérait que son adhésion à la CEE, d’où naquit plus tard l’Union européenne, n’était qu’un outil économique et n’avait rien d’un grand dessein politique. Quarante-trois ans plus tard, l’état d’esprit n’a guère changé. Outre-Manche, beaucoup voient toujours l’Union comme un engin supranational dont on peut se séparer dès qu’il n’est plus rentable. Quitte à lancer un fallacieux signal aux eurosceptiques polonais, néerlandais ou autrichiens, qui n’ont pas, eux, le filet de sécurité qu’apportent les marchés du Commonwealth.

On pourrait brocarder les Anglais sur leur peu de sens de la solidarité, si l’on n’avait le souvenir de leur furieuse détermination lorsque la peste brune menaçait le monde. En vérité, le problème est autant européen que britannique. Entre Londres, Paris, Bruxelles et Berlin, le ménage s’est établi sur un malentendu fondamental, les uns vivant comme une invasion napoléonienne ce que les autres promettaient comme une association pour la prospérité. Et les dix prochaines semaines de campagne référendaire paraissent bien courtes pour réécrire l’histoire.

Bernard MAILLARD.

mardi 2 juin 2015

Cent emplois détruits en silence


Hier a été diffusée cette dépêche de l'AFP, que l'on ne retrouve ce matin dans aucun quotidien régional en Lorraine.


96 suppressions d’emploi au Bien public et au Journal de Saône-et-Loire (syndicat)

Quatre-vingt-seize emplois vont être supprimés dans les services techniques et administratifs des quotidiens Le Bien public et Le Journal de Saône-et-Loire, propriétés du groupe Ebra, a-t-on appris lundi de source syndicale.
La fermeture d’ici février 2016 de l’imprimerie de Châtenoy-le-Royal (Saône-et-Loire) va entraîner la suppression de 56 postes, selon la déléguée syndicale CGT-Filpac, Valérie Roure.
L’impression des deux titres bourguignons sera ensuite transférée à Chassieu (Rhône), où est tiré un titre du même groupe, Le Progrès.
Un second volet du plan de sauvegarde de l’emploi prévoit d’ici fin 2015 quarante départs volontaires dans les services administratif, technique et informatique du Bien public et du Journal de Saône-et-Loire.
«La situation conjoncturelle de la presse écrite n’est pas florissante et il y a une stratégie générale de restructuration» afin d’opérer des regroupements notamment pour l’informatique et la publicité, a déclaré à l’AFP Mme Roure. «Nous essuyons les plâtres mais nous ne serons pas les seuls, je pense notamment à l’Est républicain, L’Alsace,...» (autres publications du groupe Ebra).
La déléguée syndicale a indiqué que les négociations avec la direction, qui se sont déroulées dans un climat «serein», allaient permettre d’atteindre un accord majoritaire avec les organisations syndicales.
Selon l’OJD, en 2014, le Bien public a été diffusé à 37.970 exemplaires quotidiens (-3,82% par rapport à 2013) et le Journal de Saône-et-Loire à 50.034 exemplaires (-2,56%).
Détenu par le Crédit mutuel, le groupe Ebra est le premier groupe de presse régionale en France en termes de lecteurs, avec ses titres L’Est Républicain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Le Progrès, Le Dauphiné Libéré....
En 2013, le groupe avait arrêté le titre franc-comtois Le Pays, supprimant 30 postes, dont 19 journalistes qui avaient rejoint L’Est Républicain.
Interrogée par l’AFP, la direction n’avait pas réagi en début de soirée.
mb/fga/nm

 Il est vrai que, juridiquement, le "groupe EBRA" n'existe pas. C'est sans doute à cause de cette erreur, qu'ils ne savaient pas comment corriger, que les rédacteurs en chef des quotidiens de l'Est n'ont pas pu publier cette dépêche. Parce que sinon... je ne vois pas d'autre raison.

lundi 2 mars 2015



En attendant...

Il y a un peu plus d’un an et demi, le journal qui me fait l’honneur de m’employer m’a affecté au service « magazine » de la Rédaction. On ne m’a pas demandé mon avis, mais bon… Je me rappelle avoir expliqué au petit gars qui m’a annoncé la nouvelle que je le trouvais un peu gonflé de me muter dans un service probablement condamné à disparaître. « Mais non, ça n’arrivera pas… » Tu parles ! Aujourd’hui, nous savons que le « 7 Hebdo », ce supplément dominical auquel j’essaie d’apporter mon écot de façon à peu près correcte sous la belle signature de Marie Renaud, vit sans doute ses derniers mois, en application de la politique fixée par le Crédit Mutuel.

Restons calmes, ça ne servira à rien de s’énerver. Pour garder le moral, je me lance un pari : utiliser dans les pages de ce supplément, avant sa disparition, les quelques mots répertoriés ci-dessous. Pour l’instant, je ne vois pas trop comment je vais réussir à les caser, mais comme disait à peu près Georges Perec, la contrainte stimule la créativité !


- téléportation

- eschatologique

- anarchosyndicalisme

- pétasse ou poufiasse

- syncrétisme

- Barcelonnette

- armoricain

- autocuiseur

- prépuce

- biniou

mardi 13 janvier 2015

Je suis Charlie, je ne suis pas Cabu

Jamais je n’avais imaginé que je reviendrais à ce blog à l’occasion d’un bain de sang. D’ailleurs, je n’ai pas très envie d’ajouter ma sidération au déferlement d’éditos, commentaires, messages, discours qui se bousculent depuis une semaine, dont beaucoup disent ce que je ressens bien mieux que je n’en serais capable.

Juste un souvenir, le souvenir de la belle grande marche de dimanche dernier dans les rues de la ville. Il faisait froid, mais un brin de soleil et un temps sec nous ont aidés à piétiner, quasi immobiles, entre les places Mazelle et de la République. Heureux d’être présents, debout, sans slogans définitifs, avec un peu trop de drapeaux peut-être – mais ils étaient agités, pour une fois, avec les meilleures intentions du monde. 40 000, 45 000, 50 000 personnes ordinaires : voilà ce qui comptait, nous étions des citoyens ordinaires réunis dans la cité.

Pourtant, pendant et au lendemain de ce rassemblement, quelques amis se sont étonnés : « Pourquoi n’es-tu pas venu avec les collègues à la tête du cortège ? » J’en suis d’abord resté bouche bée. Pas un instant je n’avais pensé à cela ! Pourquoi aller se faire voir au premier rang ? Pour représenter la profession, pour incarner la liberté d’expression, pour incarner la démocratie et le droit à la vérité ?  Mais ce qui était justement merveilleux en ce 11 janvier 2015, c’était que toutes ces valeurs fussent la propriété générale de tout un peuple ! Les journalistes n’en sont, à l’occasion, que les vecteurs.

Et puis, retombons sur terre. Je ne suis qu’un petit journaliste dans un petit journal, dont l’esprit de résistance n’est pas précisément la vertu cardinale. (Depuis 6 ou 7 ans, ce qui lui restait d’originalité et d’identité se dissout lentement dans un grand magma inconsistant, dans l’indifférence générale, ce qui conforte encore plus mon humilité.) Je ne doute pas, vraiment pas de la sincérité de mes consoeurs et confrères qui ont cru bon de parader en agitant les Unes de Charlie et en assurant le monde entier de leur combat pour la République. Mais nous autres, journalistes du quotidien local, de l’hebdo départemental, de la télé régionale ou des radios plus ou moins libres, ne sommes pas du même monde que Charb, Cabu, Wolinski, Maris et les autres. Nous sommes des petits, tout petits, et nous ne devons pas en avoir de complexes, car nous pouvons être utiles à la société. Et si un jour nous risquons notre vie, ce sera plus sûrement dans un accident de voiture que face à des kalachnikovs. Au pire, nous subissons la violence verbale de quelques bas-du-front, ce qui n’est pas vraiment terrifiant.

Alors… Ne frimons pas trop, faisons notre boulot et profitons de cet instant de grâce où les lecteurs, les non-lecteurs, les écriverons et les fabricants d’images se sont anonymement et fraternellement retrouvés. Personnellement, ça me suffira, tant que, grâce à la République, des faibles d’esprit ne réussiront pas à m’interdire de lire ce que je veux lire, penser ce que je veux penser et aimer qui je veux aimer.

dimanche 31 août 2014


Le socialisme, c'était quoi ?

 

« Aussi nombreux que soient les chemins qui conduisent au socialisme, tous se rencontrent en un point : la propriété. Et selon la réponse que l’on donne à la question suivante : la propriété des moyens de production là où se développent les tendances au monopole, là où se créent des biens indispensables à la vie et à la sécurité du pays, restera-t-elle privée ou sera-t-elle transférée à la nation, on adhère, ou non, au socialisme. »


François Mitterrand, L’Abeille et l’architecte, 1978.
 

vendredi 4 avril 2014



De notre envoyé spécial…

Serai-je le dernier spécimen d’un genre voué à disparaître ? Je suis frappé par la résignation des mes frères et sœurs journalistes, face au travail de sape de plus en plus sournois mené contre nos rédactions. Petit rappel pour ceux qui ont manqué les épisodes précédents : dans, les années 2000-2010, le Crédit Mutuel a mis la main sur tous les quotidiens régionaux du nord-est de la France, de Grenoble à Strasbourg, y compris celui qui me fait l’honneur de m’employer. On nous a expliqué que c’était ça ou la mort, ce qui était un peu excessif mais pas totalement faux. Toujours est-il que nous sommes aujourd’hui dirigés par des banquiers, qui sont sans doute d’excellents professionnels. Et c’est là que ça cloche : nos patrons font très bien leur métier de banquiers, qui n’est pas un métier de patrons de presse. Leur truc, pour s’en sortir, consiste à coller des méthodes de banquier sur la gestion de la presse, et forcément, ça frotte pas mal. Allez expliquer à un comptable, même plein de bonnes intentions, les notions de droit à l’information, de droits d’auteur, de responsabilité personnelle, d’identité rédactionnelle… Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre.
 Je ne vais pas revenir sur toutes les étapes du processus d’intégration des journaux au système Crédit Mutuel – on en reparlera sans doute. Mon dernier haut-le-cœur remonte à la lecture de l’édition de mardi du journal qui me fait l’honneur, etc. Ce jour-là, on devait rendre compte du grand procès du moment, celui du meurtre de deux malheureux enfants de l’agglomération messine, dont on accusait un sinistre malfaiteur également originaire de la proche région. Un beau fait divers comme on les aime dans la presse régionale, de ceux qui résonnent dans tout le pays sans rien perdre de leur saveur locale (réécouter ce cher Georges B. : « C’est pas seulement à Paris / Que le crime fleurit… »). Et là, surprise : le principal papier consacré à l’affaire est rédigé et signé par un confrère venu d’un autre journal de la galaxie Crédit Mutuel.
Ça peut paraître insignifiant, mais pour nous, cela veut dire beaucoup. Deux hypothèses :
1. Les journalistes locaux sont mauvais, et on va chercher ailleurs un bon pro pour s’occuper des choses sérieuses. Je n’évoque cette piste que dans le souci d’être complet ;
2. On poursuit la fusion des équipes des différents journaux de la galaxie Crédit Mutuel, déjà bien avancée dans les domaines de l’informatique, de la technique, de la publicité, des rédactions sportives et des services d’informations générales, et on entame le cœur du métier : l’information régionale et locale. 
Processus logique, même si on sait qu’il est à terme mortifère. Et voilà pourquoi je suis surpris par l’absence de réactions au sein de la rédaction. Au point où nous en sommes… pourquoi ne pas faire couvrir l’élection du maire de Metz , dans le journal de dimanche prochain, par un commando désœuvré recruté en Franche-Comté ou en Isère ? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace !