Pour mon ami l'éditeur Guy-Joseph Feller, j'ai dépoussiéré cette petite chronique écrite en 2015 pour l'ouvrage "Le droit local tel qu'ils le vivent", sous la direction de Bernard Zahra (éd. Mettis). Il se retrouve ainsi dans le n° 5 de l’excellent mook "Paroles".
Du
bonheur d'être mosellan
Jœuf,
Meurthe-et-Moselle, 20 avril 1984. « Désolé,
mon grand, ton courrier s'arrêtera à Audun-le-Tiche. Là-bas, ils
font le Vendredi saint. »
C'est pas vrai, j'avais oublié... Il faut dire que c'est mon premier
week-end de Pâques depuis que j'ai été embauché en Lorraine, et
que les Ardennes où j'avais fait mes classes ne m'ont pas habitué
aux bizarreries d'ici.
En
ce temps-là, internet et même le fax n'étaient encore que des
rêves de savants fous. Les journalistes dispersés dans la zone de
diffusion du grand quotidien régional envoyaient leur copie et leurs
rouleaux de films dans des enveloppes « hors sac »
confiées aux chauffeurs des Rapides de Lorraine. Mais ce
vendredi-là, je devrai moi-même foncer jusqu'à Metz, Moselle, au
volant de ma vieille 204... Tout ça parce qu'en Palestine, presque
deux mille ans plus tôt, un hippie iconoclaste est mort sur la croix
et que les Mosellans, depuis qu'ils sont redevenus français,
narguent les autres Lorrains en s’octroyant un super pont pascal.
Bon,
concédai-je avec bienveillance, après tout, s'ils peuvent s'offrir
ça, grand bien leur fasse ! D'ailleurs, bientôt muté en
Moselle, de l'autre côté de l'ancienne frontière, je commençais à
me couler doucement dans les coutumes locales.
Quoique...
« Quelle religion ? »
Ça, ce fut le jour où j'allai inscrire mes enfants à l'école
publique. Blasée, la directrice ne s'offusqua pas de mon furtif
froncement de sourcils – juste le temps de me rappeler que tant que
je voudrais continuer à jouir du bonheur d'être messin, il n'y
aurait pas de raison que ma descendance échappât au statut scolaire
local. Cette arête-là fut un peu plus difficile à avaler.
Cependant,
je m'aperçus vite que mes naïfs étonnements laissaient de marbre
mon entourage, collègues ou voisins, à qui ces règles d'exception
paraissaient parfaitement légitimes. Incapable de renoncer à
l'idéal laïque et républicain de mon enfance, je tentai d'examiner
sereinement la situation. Et je pus même trouver qu'elle pouvait
avoir du bon, surtout lorsqu’on m'invita à poser une récupération
pour avoir eu la bonté de travailler un 26 décembre.
En
creusant un peu, je dus bien admettre, en coiffant petit à petit une
casquette syndicale, qu'on pouvait tirer quelques heureuses
conséquences d'un certain nombre de particularités
alsaco-mosellanes.
Tout
de même, pour l'arrière-petit-fils d'un « optant » qui,
vers 1871, avait quitté père, mère et amis de son village
d'Altviller, en Moselle annexée au Reich, pour trouver asile et
travail aux usines de Foug, Meurthe-et-Moselle, France (1), ces histoires
entremêlées de droit local, de concordat, de régime complémentaire
ont toujours eu quelque chose d'exotique. J'ose :
d'anachronique.
À
Strasbourg, on se flatte d'habiter une capitale européenne. À
Metz, on vénère Robert Schuman. Mais dans ces pays de frontière
aux sillons abondamment abreuvés d'un sang dont la couleur est la
même, que le casque s'orne ou non d'une pointe, on continue à se
gargariser de « particularismes », d' « identité »
– avec un petit je-ne-sais-quoi de compassion pour ces Français de
l'intérieur qui n'y comprendront jamais grand-chose !
Et
puis, l'âge venant, bien installé sur les rives de la Moselle,
l'oreille progressivement formée à quelques accents
quasi-teutoniques... on finit par s'y faire, à ces bizarreries. À
les intégrer, à y trouver quelque intérêt, à leur donner du
sens. On irait presque imaginer, contre l'évidence, un rapport entre
la loi d'Empire, le concordat, le régime local de Sécurité sociale
et le fait que, durant la nuit pascale, des lapins pas très
catholiques évincent les cloches de Rome.
Puisque
tout cela n'est pas près de finir, laissez-moi rêver que c'est un
petit léporidé pondeur d’œufs en chocolat qui a bloqué en 1984
le hors sac du journaliste, et que de la source de la Fensch au
Sundgau, des contrées où l'on entend encore un peu le francique
jusqu'aux terres de l'alémanique, ce fichu droit local, avec ses
querelles, ses détracteurs et ses croisés, serait un repère dans
un Hexagone qui a réduit ses régions en charpie et dans une Europe
qui perd la boussole ! Et tant qu'à faire, peut-être viendra
le jour où les Alsaciens et les Mosellans s'accorderont pour faire
cadeau à l'ensemble des Français du régime local de Sécurité
sociale des trois départements de l'Est... et obtiendront enfin,
dans le même élan, le bénéfice de la laïcité et de la
séparation des Églises et de l’État ? J'ai fait un rêve !
Guy-Joseph nous a quittés le 3 février 2025. Nous lui conservons toute notre reconnaissance.
(1) En réalité, j'ai appris depuis que l'histoire de mon arrière-grand-père était beaucoup plus originale et instructive. C'est une histoire que je raconte par ailleurs.